Ddddringggg. Drriinng. Driiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing (persistance d’un son irritant dans un rêve = oui, oui, ce son existe vraiment). J’ouvre un œil, il est 2h06. Que quelqu’un me téléphone dans ma chambre, en pleine nuit, au sommet de l’hôtel perché sur les hauteurs de Gaoming n’est PAS répertorié dans les choses censées se produire un dimanche. Je décroche à la millième sonnerie (le Chinois est persévérant), tente un « Weeeeiiiii *? » d’une voix croassante, ce qui déclenche un flot de paroles incompréhensibles, que je clos d’un « Meïo* » ferme et définitif, je raccroche. 2h07 : drrrrrrrinnngggg. Ahem. Quelqu’un se fiche de ma poire. « WEEEIIIII ? » Et là, voix incrédule de Bernard : « Marie ? C’est toi ? J’y crois pas elles ont appelé TA CHAMBRE? ». Oui, et d’ailleurs il est 2h12, et je me rendormirai jamais de ma vie, merci. Les réceptionnistes unilingues de l’hôtel ont enregistré deux occidentaux (record 2006 de fréquentation de géants pâles sudipares), et de leur logique bon enfant de filles qui croient que Condoleeza Rice c’est une marque de riz américain, en ont déduit qu’ils partageaient la même chambre - on n'a pas élevé les brebisss salsakiss ensemble quand même, c'est un comble ça. Bernard a mis 40 min à avoir une chambre, au final, bien fait, c’est le temps que j’ai mis à me rendormir. Lendemain, 9h43 : Ding dong. « Va te faire baptiser chez les mormons j’ai jamais demandé de room service ! ». Ding dong. Lassitude. Je cède. Le groom me présente un bonjour exquis assorti d’une clé d’hôtel pour la 5412. Pas de bol, moi c’est la 5403, je bouge pas. Le groom repart déconfit, je n’ai rien compris, lui non plus. C’est beau le repos dominical. (En fait c’était re-un coup de La Banane qui avait demandé le transfert de ses valises). Pour me venger j’ai ébouillantifié un moustique dans la douche (uhuhuh).
J’ai un peu le « dimanche matin maudit » ici, jamais réussi à faire la grasse matinée. Un coup c’est China Telecom qui me tire du lit à l’aube « Bonjour, Appartement 19A ? Oui ? Eh ben je suis là dans 5 min ». Un autre c’est la femme de ménage qui veut laver mon balcon. Bref, le Chinois a le dimanche actif, et la Mouette le dimanche résigné. J’ai même établi un parcours jupe-brosse-dentifrice-clef de la porte d’entrée, qui n’excède pas 9 secondes ( record à battre, je m’améliore chaque dimanche).
Après avoir tenté toutes les configurations de branchements électriques qui me permettent d’avoir à la fois MTV, mon MSN, mon portable en chargement et la fontaine d’eau chaude pour le thé-qui-va-bien-avec-les-Ban-Bao-fourrés-à-la-pâte-de-haricot-rouge - ce qui donne un peu l’allure d’une planque de KGB à ma magnifique chambre d’hôtel (pauvre groom) – je trouve le réseau parfait, mais bon, il est midi. La mauvaise nouvelle c’est que c’est l’heure du check up, la bonne c’est qu’ils m’ont oublié la connexion dans les charges. Après déjeuner, on crapahute dans tout Gaoming pour trouver qui des chemises blanches, qui des Sony T5 (vous avez dit hétéroclite, bien vu. Vous venez de gagner un autocuiseur portemanteau.) . Bilan de l’exploration : Si la mode chinoise est … particulière, la non-mode des boutiques cachées dans les centres commerciaux est à pleurer de déprimitude: deux chemisettes en moiré fleuri se battent en duel au dessus d’un portant de blouses mémères en synthétique marron et gris, alors que la caissière fabrique en piochant à la pipette dans des fioles de jus troubles de quoi créer des parfums qui tuent (au sens propre). L’absence de goût devrait être passible de prison. Mais bon déjà qu’il n’y a pas grand-monde le dimanche sur la place gallo-romaine à colonnes corinthiennes de Gaoming – bientôt classée au patrimoine mondial des monuments incongrus -, si on emprisonne tous les gens mal-habillés, on va se mettre à parler aux blattes pour meubler les silences. C’est d’ailleurs de cette place qu’on atteint l’hôtel le plus vide du monde, mais qui a l’immense atout d’offrir un bowling, activité de fort bon aloi pour meubler un dimanche finissant. Toutes les entrées mènent à des halls vides et sombres, en explorant les couloirs on réveille une femme de ménage en gants de latex qui ameute un garde, qui nous fourre dans l’ascenseur pour le 3e étage. Les pistes de bowling sont plongées dans la pénombre, et une chinoise en uniforme se fossilise derrière le comptoir. Peu désireux de déclencher un sons et lumière brutal, qui s’avérerait mortel pour la pauvre enfant, nous jetons notre dévolu sur le billard. Durant 2h, au seul étage animé de l’hôtel se déroule un bowling délirant : calculs de cosinus et techniques du dragon, ponctués de verres de thé obligeamment remplis par le groom ravi de servir enfin à quelque chose, c’est un peu la fête des boules. On déplore 45 occasions manquées et coups foireux du côté de La Mouette ; mes 2 collègues sont bien plus doués , mais je parviens à placer la dernière, l’honneur est sauf. La partie terminée, l’hôtel replonge dans sa torpeur. On ressort après des kilomètres de couloirs par une porte dérobée de la façade ouest, on retombe sur le même garde assis qui doit nous prendre pour des fous.
J’ai mangé au KFC pour la première fois de ma vie, ben ça casse pas 3 pattes à un canard laqué. Mention spéciale à la purée au poivre du Sichuan qui m’a définitivement pyrolysé la luette (violemment, mais toujours dans une dynamique de service, dirait Mr Bonvalet). Dans la voiture qui me ramène à Longjiang, le chauffeur, après avoir vérifié ma clim, reculé mon siège, attaché ma ceinture, me passe les plus belles chansons d’amour de France. C’est la Tour Eiffel qui m’a mise sur la voie, parce que la 1ère chanson, la Vie En Rose, ressemble à peu près à ca : « pou m’emppppooorte si teu m’immmeuuuu, Dou rouniis ceu késséééééEEEEEMMEUUUU ». Déjà qu’en français Edith Piaf me déchausse les dents, làl ’interprète chinoise a réussi l’exploit de déplacer mon cerveau au niveau de mon foie (les parois stomacales sont plus insonorisées que la boîte crânienne paraît-il.) Mais bon, la campagne chinoise de nuit, sur des reprises de classiques français (Dieu nous z’aide), ça vaut son pesant de cacahuètes. L’activité incessante, la route blindée de cyclomotoristes fous, les réunions de chinois accroupis devant les phares de leurs véhicules, les petits bouis-bouis ouverts jusqu’à pas d’heure, c’est là que je réalise que je pars dans moins de 3 semaines et que j’ai intérêt à profiter.

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